Varvara Dmitrieva crée dans un monde défini par des lignes tracées sur des cartes, où l’on nous rappelle sans cesse où nous appartenons, où nous n’appartenons pas et qui est autorisé à franchir les frontières. Pour une artiste qui vit entre l’Italie et le Royaume-Uni depuis son adolescence, ces frontières ne sont pas seulement des réalités administratives ; elles constituent aussi des espaces émotionnels où l’identité peut se fragmenter.
Face à cette réalité, elle se tourne vers un remède inattendu : la réinvention des folklore anciens. En puisant dans des traditions précoloniales, elle redonne vie à des formes oubliées, rappelant que nos liens les plus profonds avec la terre et avec les autres existaient bien avant l’apparition des frontières modernes.
À travers ses images réapparaissent des esprits protecteurs, des gardiens sans visage et des matériaux rituels. Inspirés de fragments des traditions slaves préchrétiennes, finno-ougriennes et des cultures des steppes, ces éléments sont soustraits aux appropriations nationalistes pour retrouver leur fonction originelle : offrir chaleur, refuge et sécurité à celui ou celle qui voyage. Dans sa vision, le folklore n’est pas un héritage figé à préserver, mais une technologie vivante de survie, malléable, collective et toujours en transformation.
Au cœur de cette réflexion se trouve la figure du masque. Lorsqu’une personne est déplacée, elle perd souvent son point d’ancrage physique au monde. Dmitrieva répond à cette perte en faisant du masque une forme d’habitat portable. Porter le masque, ou se tenir face à ses figures, revient à quitter le présent politique pour entrer dans un espace qui n’exige ni passeport ni adresse permanente : une identité construite à partir de la mémoire, de la tendresse et de la matière, quelque chose que l’on peut emporter partout avec soi et reconstruire sans cesse.
À une époque de plus en plus obsédée par le contrôle des identités et des appartenances, sa réinterprétation du folklore propose une vision plus douce et réparatrice. Elle suggère que nous demeurons reliés par les récits anciens de la terre et que notre véritable patrie ne réside pas dans un territoire, mais dans la mémoire, l’attention aux autres et la bienveillance que nous portons en nous.
